Bernard contemple la place centrale de ce petit village de Toscane depuis le banc en pierre où il est assis. Il est censé profiter de ce voyage, un cadeau de son fils Éric pour ses cinquante-huit ans, une tentative maladroite de rompre son isolement après les années passées à se murer dans son atelier de menuiserie. Autour de lui, les touristes s’extasient devant la façade de la cathédrale, les odeurs de basilic frais et de cuir tanné flottent dans l’air tiède de ce mois d’avril 2026. Pourtant, Bernard ne ressent rien. Ni joie, ni curiosité, pas même l’agacement que lui procurait autrefois la foule.
Ses mains calleuses, habituées à caresser le grain du chêne ou du noyer, reposent à plat sur ses genoux. Il se souvient de la commode qu’il a terminée pour Éric il y a quelques semaines, ce meuble qui devait dire tout ce qu’il ne savait pas verbaliser. Il avait alors pris conscience de son besoin de connexion, mais ici, loin de ses outils et de son chien Sultan resté chez le voisin Marcel, il se sent comme une écorce vide. Le paysage est sublime, mais c’est comme s’il regardait un film en noir et blanc dont le son est coupé. Ce mutisme intérieur, qu’il utilisait autrefois comme un bouclier contre le jugement de ses parents, s’est transformé en une chape de plomb qui l’empêche désormais de goûter à la liberté offerte par son fils.
Rien ne l’atteint. Ni la perspective du dîner, ni la beauté des collines environnantes. Ce n’est pas de la tristesse, cette vieille amie qui l’accompagne depuis le départ d’Hélène. C’est une absence totale de relief intérieur. Il regarde sa montre, non pas par impatience, mais par automatisme. Il y a quelques jours, il a enfin ouvert cette enveloppe notariale qu’il fuyait tant, un geste courageux qui a pourtant laissé place à ce grand calme plat, presque effrayant. Il est là, physiquement, mais son élan vital semble être resté à quai, comme si le fait d’avoir enfin affronté la réalité administrative du deuil avait épuisé ses dernières réserves de mouvement.
Définition de l’apathie
L’apathie se définit comme un état de réduction de la motivation par rapport au niveau de fonctionnement antérieur du sujet, se manifestant par une diminution des comportements dirigés vers un but, de l’activité cognitive et de l’expression émotionnelle. Ce n’est pas simplement de la paresse ou de la fatigue passagère. C’est un véritable émoussement de la volonté et de la réactivité aux stimuli extérieurs.
Le concept a été largement étudié et structuré par le chercheur Robert Marin dans les années 1990. Selon ses travaux, l’apathie peut être un syndrome clinique indépendant ou le symptôme d’un trouble neurologique ou psychiatrique. Elle se distingue de la dépression par l’absence fréquente de sentiments de culpabilité ou de tristesse intense. Dans le cas d’un voyage ou d’une expatriation, ce phénomène peut être accentué par la perte de tous les repères habituels, plongeant l’individu dans une forme de neutralité émotionnelle protectrice mais paralysante.
Manifestations de l’apathie en voyage et expatriation
Lorsqu’on quitte son environnement familier pour s’installer ailleurs ou simplement pour voyager, l’apathie peut surgir comme une réponse au stress de l’adaptation ou à un trop-plein émotionnel non résolu.
1. Le désintérêt pour la nouveauté culturelle
Pour un expatrié ou un voyageur, cela se traduit par une indifférence frappante face aux découvertes. Alors que l’entourage s’attend à de l’émerveillement, la personne reste de marbre. Bernard, par exemple, voit les chefs-d’œuvre de la Renaissance comme de simples objets sans âme. Ce désintérêt peut toucher la gastronomie, les visites ou les rencontres locales. On finit par rester dans sa chambre d’hôtel ou son nouveau logement, non par peur, mais parce que l’effort de sortir semble disproportionné par rapport au plaisir attendu, qui est inexistant.
2. La réduction des interactions sociales
L’apathie pousse à l’isolement, surtout chez les profils introvertis. On cesse d’initier des conversations, on répond par monosyllabes et on évite de se lier d’amitié avec d’autres voyageurs ou résidents. Le lien social demande une énergie que l’on n’a plus envie de mobiliser. On observe les autres vivre depuis une bulle de verre, sans désir d’en sortir. C’est une forme de retrait social passif où l’on subit l’absence de contact sans pour autant chercher à la combler. Pour Bernard, ce retrait est une résonance de ses vieux réflexes de surcontrôle, où le silence était sa seule zone de sécurité face aux tensions familiales.
3. L’incapacité à prendre des décisions simples
Même choisir un menu ou un itinéraire devient une tâche herculéenne. Ce n’est pas une indécision liée à l’anxiété, mais une absence de préférence. Tout se vaut. Cette manifestation est particulièrement handicapante en expatriation, où de nombreux choix logistiques sont nécessaires. La personne reporte tout au lendemain, laissant les événements décider pour elle, ce qui renforce le sentiment d’être spectateur de sa propre vie.
Techniques pour agir face à l’apathie
Sortir de cet état demande de réactiver progressivement les circuits de la récompense et de la motivation, sans se brusquer.
1. L’activation comportementale par micro-objectifs
L’activation comportementale consiste à programmer des activités simples, même si l’envie n’est pas présente, pour briser le cycle de l’inaction. L’exercice consiste à lister trois tâches minuscules pour la journée, comme marcher dix minutes dans une rue précise ou acheter un fruit inconnu au marché. L’idée n’est pas de chercher le plaisir immédiat, mais de rétablir le lien entre une intention et une action. En notant chaque soir ces petites réussites, on réapprend au cerveau que l’on peut encore influencer son environnement immédiat.
2. La journalisation sensorielle descriptive
Pour lutter contre l’émoussement émotionnel, il est utile de se focaliser sur des détails techniques et sensoriels bruts, ce qui court-circuite le jugement global. L’exercice consiste à choisir un objet ou un paysage et à en décrire par écrit uniquement les caractéristiques physiques : textures, nuances de couleurs, bruits ambiants, température. Pour un artisan comme Bernard, décrire le veinage d’une porte en bois ou la densité d’une pierre permet de reprendre contact avec la réalité matérielle sans la pression de devoir ressentir une émotion esthétique.
3. La méthode des ancres de continuité
L’apathie en voyage est souvent exacerbée par la rupture brutale avec le quotidien. Créer des ponts avec ce que l’on aime chez soi permet de sécuriser le psychisme. L’exercice consiste à intégrer une habitude familière et réconfortante dans le nouveau contexte, sans lien avec le tourisme. Cela peut être écouter une émission de radio spécifique, pratiquer un geste manuel ou cuisiner un plat connu. Ces ancres servent de base de sécurité à partir de laquelle la curiosité pourra, plus tard, refaire surface.
Évolution de Bernard : reprendre contact avec la matière
Bernard se lève du banc. Ses pas le mènent presque malgré lui vers une petite ruelle latérale, loin du tumulte des guides touristiques. Au détour d’une porte cochère entrouverte, une odeur familière vient chatouiller ses narines, celle de la sciure de bois et du vernis à l’ancienne. Ses sens, si longtemps anesthésiés, tressaillent. Il s’arrête devant l’atelier d’un restaurateur de meubles. À l’intérieur, un homme plus jeune que lui s’escrime sur le pied d’une table baroque.
Il ne ressent pas de joie subite, mais une curiosité technique pointe le nez. Il observe la position des mains de l’autre artisan, le choix des ciseaux. Il se souvient de ce qu’il a appris sur son besoin de sortir du mutisme. Il se racle la gorge. Les mots sont difficiles à sortir, mais il s’approche et désigne un rabot sur l’établi. Il pose une question simple sur l’essence du bois utilisé. L’artisan italien lui répond avec passion, et même si Bernard ne saisit pas tous les mots, il comprend la langue de la fibre et de la sève. Il réalise que son métier n’est plus seulement un refuge pour fuir les autres, mais peut devenir un pont pour les rejoindre.
Ce moment ne dissipe pas totalement le brouillard de l’apathie, mais il crée une brèche. Bernard réalise qu’il n’a pas besoin de devenir un touriste enthousiaste pour exister ici. Il peut être lui-même, un menuisier en voyage, qui observe le monde à travers le prisme de son métier. Ce soir, en rentrant à sa pension, il sortira le carnet de croquis qu’Hélène lui avait offert autrefois et qu’il n’avait jamais utilisé. Il n’y dessinera pas des paysages grandioses, mais les détails techniques des assemblages qu’il a vus aujourd’hui. C’est un premier pas vers Éric, une manière de préparer le récit de son voyage, non pas avec des adjectifs vides, mais avec la précision de son regard retrouvé.
Le sentiment de vide et d’indifférence que l’on ressent parfois loin de chez soi n’est pas une fatalité ni un signe de froideur de cœur. C’est souvent une réaction de protection de notre esprit face à un changement de décor trop brutal ou un deuil qui demande encore de l’espace. En acceptant cette phase de neutralité sans se juger, on s’autorise à revenir au monde à son propre rythme, un détail à la fois.
L’apathie est un signal que votre réservoir émotionnel a besoin de se régénérer dans un cadre sécurisant. Ne vous forcez pas à l’extase si vous ne la ressentez pas. Privilégiez les gestes simples, les observations concrètes et les rituels qui vous rappellent qui vous êtes, au-delà du statut de voyageur ou d’expatrié. La curiosité reviendra comme elle est partie, de manière feutrée.
Si toutefois ce désintérêt pour tout persiste sur plusieurs mois et s’accompagne d’une fatigue intense ou d’idées noires, il est important de ne pas rester seul. Consulter un professionnel de santé ou un psychologue, même à distance, peut aider à faire la distinction entre un simple épisode apathique lié à l’adaptation et un trouble plus profond nécessitant un accompagnement spécifique. Prendre soin de son esprit est le plus beau voyage que l’on puisse entreprendre.