Comprendre et maîtriser ses émotions

Regret avec ses enfants : comprendre et agir

La lumière de l’écran éclaire le bureau de Karim. Il est tard, la ville dort, mais son téléphone vibre une dernière fois. Sofia lui a envoyé une courte vidéo : Sami, 5 ans, affiche un sourire gêné en mordant dans une pomme, puis glisse la main vers sa bouche où une petite dent solitaire bouge encore. La vidéo dure quinze secondes et chaque image crée un creux dans la poitrine de Karim. Le sentiment de regret avec ses enfants s’insinue dans sa tête comme une alarme qu’il ne sait plus ignorer.

Autour de lui, la cuisine de sa PME est silencieuse, les frigos ronronnent, son mug de café refroidit. Il ressent le goût amer du café, le tic de sa jambe droite qui ballotte sous le bureau, et l’odeur de papier un peu sec provenant d’une pile de factures. Il se souvient d’avoir manqué, la semaine dernière, le spectacle de Lina parce qu’une réunion avec des investisseurs s’est éternisée. Il reconnaît aussi cette tension qu’il identifie mieux maintenant, depuis l’article du 2 mars sur la gestion de la colère, et cette culpabilité que Sofia lui a décrite il y a quelques jours lors de leur dernière mise au point.

Karim regarde la vidéo encore une fois. Il n’a pas été présent pour la première dent de Sami. Ce n’est pas juste une absence ponctuelle, c’est une collection de petits manqués qui finissent par peser lourd. Il sent monter quelque chose qui n’est ni de la colère ni tout à fait de la culpabilité, quelque chose de plus sourd et persistant : le regret. Il prend une profonde inspiration, utilise la respiration courte apprise pour calmer ses nerfs, et comprend que la prochaine étape consiste à distinguer ce qu’il peut réparer de ce qui appartient au remords moral.

Qu’est-ce que le regret ?

Le regret est ce sentiment inconfortable qui surgit quand nous imaginons qu’une autre décision aurait pu produire un meilleur résultat pour nous ou pour nos proches. En psychologie, des chercheurs comme Thomas Gilovich et Victoria Medvec ont montré que la nature de nos regrets évolue avec le temps : à court terme, nous regrettons surtout nos actions (ce que nous avons fait), tandis qu’à long terme, ce sont nos inactions (ce que nous n’avons pas fait) qui nous hantent le plus. Daniel Kahneman a également mis en lumière la façon dont nos biais de pensée colorent ces évaluations.

Pour Karim, le regret prend la forme d’images mentales : et si j’avais décalé cette réunion ? Et si j’avais posé mon téléphone pendant le gâteau d’anniversaire ? Scientifiquement, le regret implique une comparaison entre la réalité et un scénario imaginaire. Cela active des zones du cerveau liées à l’évaluation des erreurs et à l’apprentissage.

Comment le regret se manifeste avec ses enfants ?

La rumination mentale

Le regret envers ses enfants se traduit souvent par des pensées répétitives. Karim revoit la vidéo de Sami en boucle, imaginant qu’il aurait pu être là pour applaudir quand la dent est tombée. Cette rumination peut entraîner de l’insomnie, de l’irritabilité et une moins bonne disponibilité émotionnelle, même quand il est physiquement à la maison.

Exemples concrets :

  • Un parent repense sans cesse à une dispute et imagine une réponse plus douce.
  • Un entrepreneur pense aux moments manqués et se sent tellement mal qu’il finit par éviter les moments familiaux par peur de ne pas être à la hauteur.

Regret d’action vs regret d’inaction

Selon les recherches de Gilovich et Medvec, ces deux types de regrets ne pèsent pas de la même manière. Avec les enfants, le regret d’inaction est très fréquent : ne pas être allé à un spectacle, ne pas avoir lu l’histoire du soir. Pour Karim, les longues semaines de travail alimentent ce vide, car ce sont ces absences répétées qui marquent le plus sur la durée. Il réalise que son “escalade d’engagement” envers sa PME, ce besoin de toujours en faire plus pour justifier ses efforts passés, l’a conduit à sacrifier ces instants irremplaçables.

Exemples concrets :

  • Sur le moment, on peut regretter d’avoir perdu patience et d’avoir crié (action). Avec les années, on regrette surtout d’avoir manqué les premiers pas ou les confidences du soir (inaction).

Remords moral vs regret pragmatique

Le remords touche à la conscience : on se reproche d’avoir blessé quelqu’un en agissant contre ses propres valeurs. Le regret est plus large et peut simplement concerner une opportunité perdue. Karim fait maintenant la différence entre sa culpabilité (évoquée le 7 mars) et un remords plus profond. Il ne s’agit pas seulement d’une erreur d’agenda, mais d’un décalage entre le père qu’il veut être et la réalité de ses choix.

Exemples concrets :

  • Remords : oublier de récupérer Lina à l’école et sentir qu’on a brisé sa confiance.
  • Regret : ne pas avoir assisté aux matchs de foot pour construire des souvenirs communs, un manque que le temps rend plus sensible.

3 techniques pour apaiser le regret avec ses enfants

1. La réparation ciblée

L’idée est d’identifier une action concrète, simple mais forte, pour montrer aux enfants que l’on est bien là. Le but n’est pas d’effacer le passé, mais de construire de nouveaux souvenirs dès maintenant.

Exercice concret :

  • Cette semaine, Karim choisit un rituel : chaque soir pendant quinze minutes, il lit une histoire à Sami sans aucun téléphone à proximité. Il annonce cette intention à Sofia et aux enfants, puis note ces moments sur un calendrier familial. Après une semaine, il observe l’effet sur l’humeur de Sami et sur son propre sentiment de présence.

Pourquoi ça marche : ces petites réparations régulières réduisent l’écart entre l’image que l’on a de soi et ses actes, tout en renforçant le lien affectif.

2. Le recadrage entre regret et remords

Distinguer ce qui relève d’une faute morale de ce qui est une occasion manquée permet de choisir la bonne réponse. On peut alors décider soit de demander pardon, soit de changer son organisation pour l’avenir.

Exercice concret :

  • Sur une feuille, Karim note trois situations qui le tourmentent. Pour chacune, il se demande : 1) Ai-je agi contre mes valeurs profondes ? 2) Est-ce une situation que je peux encore rattraper ou compenser ? Pour les remords, il prévoit une explication sincère avec l’enfant. Pour les regrets d’inaction, il définit un plan pratique pour ne plus laisser passer ces moments.

Pourquoi ça marche : mettre des mots sur la nature du malaise permet d’agir concrètement au lieu de rester dans l’auto-punition.

3. Le micro-engagement et le calendrier visible

Il s’agit de transformer de grandes intentions floues comme “je vais passer plus de temps avec eux” en engagements précis. Sanctuariser des moments dans l’agenda redonne de la crédibilité à sa parole et rassure la famille.

Exercice concret :

  • Karim met en place un contrat familial avec trois rendez-vous par semaine (petit-déjeuner le dimanche, jeu de société le mercredi, lecture le vendredi) et une sortie mensuelle. Il affiche ces engagements sur un tableau blanc. Si une réunion menace ces créneaux, il délègue ou déplace son rendez-vous professionnel. Il utilise la pause émotionnelle apprise précédemment pour ne pas annuler à la dernière minute sous le coup du stress. C’est un changement radical par rapport à ses anciennes colères de fin de journée, où il se sentait acculé par les demandes de sa famille.

Pourquoi ça marche : l’engagement visible crée une saine habitude et limite la tentation de laisser le travail déborder systématiquement sur la vie privée.

Karim commence à réparer

Karim regarde la vidéo de Sami une dernière fois, puis ferme son ordinateur. Il envoie un message vocal à Sofia, simple et direct : “Je rentre demain à 18 h. On notera notre petit-déjeuner du dimanche sur le tableau blanc.” C’est une promesse claire et réalisable. Il s’appuie sur ce qu’il a déjà appris : la respiration pour gérer la tension (article du 2 mars), la transformation de la culpabilité en responsabilité (article du 7 mars) et la vigilance face aux automatismes de travail. Ces outils l’aident à ne pas sombrer dans un regret qui paralyse.

Le lendemain, il arrive à la maison, retire sa montre et pose son téléphone face cachée. Il prend le temps de laisser le travail derrière la porte. Avec Lina, il rit de bon cœur en la regardant danser. Avec Amine, il improvise un match de ballon dans le salon. Quand Sami lui montre sa dent manquante, Karim crée un petit rituel : un dessin sur une carte, un mot sur le frigo, et un “je suis fier de toi” dit avec calme. Ces gestes sont simples, mais ils changent l’ambiance de la maison. Il ne réagit plus par automatisme ou par fatigue, mais par choix conscient.

Il ne cherche pas à effacer le passé, il apprend à construire la suite. Lorsqu’une réunion surgit et menace le petit-déjeuner du dimanche, il se rappelle le tableau blanc et appelle son collègue Romain pour déléguer. Il sent que sa capacité à tenir parole s’améliore, non parce qu’il est devenu parfait, mais parce qu’il pose des actes répétés qui racontent une nouvelle histoire à sa famille.


Le regret avec ses enfants n’est pas une fatalité, c’est un signal qui indique ce qui compte vraiment pour vous. Faire la part des choses entre le regret et le remords permet d’agir avec justesse. Des habitudes simples comme les réparations ciblées ou les micro-engagements transforment la peine en une nouvelle façon d’être présent.

Si vous ressentez, comme Karim, le poids de certaines absences, commencez par un petit pas. Choisissez un geste concret pour cette semaine et tenez-vous-y. C’est l’accumulation de ces petites attentions qui crée un changement durable.

Si ce sentiment devient trop lourd et pèse sur votre moral ou vos relations, parler à un professionnel peut vous aider. Un psychologue ou un thérapeute familial permet de mettre de l’ordre dans ces émotions et de construire un plan d’action serein. Chaque pas vers vos enfants, même petit, a une immense valeur.